Peter Din magie à l'hôpital

S’initier à la Magie à l’Hôpital

Une distraction, un dérivatif ou une nécessité constructive

 

I : Préambule : 

Si l’on se contente de regarder le travail auprès des enfants, fait par les magiciens à l’hôpital. On peut y voir, soit une forme de dérivatif salutaire : l’enfant sortant un instant de la routine hospitalière, soin, repos, attente, visites… Soit une simple distraction occupant à un instant donné les enfants et n’ouvrant pas la voie à une étude plus poussée. Mais si on prend le soin d’y regarder d’un peu plus près, on s’aperçoit que ce dérivatif ou cette distraction a un bien plus grand intérêt et peut permettre un travail en profondeur dont l’influence sur les jeunes patients n’est pas négligeable en termes de bien-être et d’amélioration de l’état général.

En n’est-il de même, pour les autres formes d’animation proposées en chambre ou en salle de récréation au sein des établissements ?

Le but de ce mémoire n’est pas d’établir un classement ou de préjuger de l’intérêt de telle ou telle discipline. Mais en fait de répondre à la simple question : La magie apporte t’elle un plus thérapeutique ?

Je vais donc tenter de répondre à cette question en toute modestie, car le retour d’expérience est encore bien mince dans le domaine, bien que l’art magique distraie les enfants hospitalisés depuis déjà bien longtemps. Mais jusqu’à ces dernières années, les magiciens ou les animateurs n’avaient pas encore entamé cette réflexion et l’on présentait de la magie à l’hôpital, un peu comme dans une salle de spectacle, avec la seule différence que le public fût dans un lit, ou handicapé par du matériel médical plus ou moins contraignant et fragilisé par la fatigue ou la déficience liée à la maladie.

Aujourd’hui, les choses se présentent un peu différemment, les artistes intervenants ont compris l’importance d’une véritable formation et par conséquent ont plus de recul sur leur pratique et sur leur façon d’introduire la magie auprès de ce public.

Il n’est donc pas étonnant que nous puissions en tirer les premières constatations.

II : La place de l’intervenant et de l’art magique en milieu hospitalier.

Je crois que dans ce domaine de très grands progrès ont été accomplis depuis ces quelques dernières années. Sous l’impulsion salutaire d’association intervenant à la fois comme prestataires d’animations, mais aussi comme organisme régulateur des pratiques employées ou présentées, je pense, en particulier à l’association Magie à L’Hôpital, pionnière en ce domaine. Il s’est instauré une forme implicite de partenariat entre le personnel soignant et les artistes/animateurs. Des dérives ont heureusement pu être en grande partie éradiquées, grâce à cette collaboration. On voit de moins en moins des artistes non formés spécifiquement, venir proposer leurs services sans contrôles ni garanties. Il faut savoir que pendant plus de 30 ans (1950-1980 environ), il n’était pas rare d’entendre la formule : si vous voulez apprendre à devenir magicien, allez vous entrainer dans les hôpitaux.

Cela partait certainement d’un bon sentiment, mais on ne peut pas aujourd’hui tolérer que l’on fasse profiter les enfants hospitalisés, des errances et expériences de magiciens non compétents.

 Les artistes intervenants sont donc le plus souvent sensibilisés à ce travail particulier. Dans le meilleur des cas, ils auront été formés avant de présenter leur numéro aux enfants, ou auront au moins un « tuteur » pendant leurs premières performances.

Ils vont donc se fondre dans l’univers hospitalier, en étant toujours conscients de leur place et de leur rôle. Ils sauront jauger l’utilité d’intervenir dans telle ou telle chambre, sauront adapter leur présentation à l’enfant et à son cas. Ils auront la capacité d’associer les familles et surtout les parents à ce temps de récréation, qui va parfois beaucoup plus loin d’une simple distraction. Car si le magicien/animateur est formé, il saura utiliser les outils de son art afin de proposer une démonstration récréative, ou permettre à l’enfant de s’initier à l’art et d’y puiser une forme de mise en confiance et en valorisation, indiscutablement positive pour son état psychologique.

III : L’initiation magique, un outil de valorisation

Depuis les nombreuses années de pratique de l’initiation magique auprès d’enfants, j’ai constaté à de très nombreuses reprises de l’impact bénéfique sur un jeune esprit en recherche.

Ces constatations ont été faites pour la plupart auprès d’enfants en milieu classique, mais restent pertinentes en milieu hospitalier avec encore plus de force.

Je me souviens d’enfants scolarisés dans un établissement classé « zone prioritaire », dont les professeurs déploraient la passivité, le refus de s’exprimer autrement que par une forme plus ou moins flagrante d’agressivité, révélatrice de « mal-être ». Après un travail de longue durée (5 mois, à raison de 1 séance par semaine), nous avons constaté un changement radical de comportement.

Un des enfants dont on m’avait appris qu’il n’avait jamais accepté de prendre la parole en classe, est devenu à l’issue de ce travail, délégué de classe. D’autres, réputés pour une passivité proche du désintéressement total, ont pris des initiatives et fait des propositions construites et étayées afin d’améliorer les conditions de vie au sein de l’établissement scolaire.

Mais au-delà de la constatation, il faut essayer de comprendre le mécanisme très particulier que provoque l’initiation à la magie sur les enfants.

IV : Faire ce que les autres ne savent pas faire

Afin de mieux comprendre le fonctionnement de la pratique de l’art de l’illusion, il faut avoir en tête sa définition. Qu’est-ce que la pratique de l’art magique ?

Pratiquer la magie : c’est être capable de posséder et d’utiliser des outils, des connaissances ou des techniques que l’ensemble de la communauté de comprennent pas encore.

Comme vous pouvez le constater, il n’y a pas de notion ésotérique, ou surnaturelle. Simplement être capable de faire ce que les autres ne savent pas faire ENCORE.

Et dans cette phrase, c’est le mot ENCORE qui est le pivot et la clé de voute de cette construction.

Pourquoi ? Car en un seul mot on aborde l’ensemble de la problématique et du cheminement intellectuel.

Tout d’abord, on dédramatise, la notion de secret, cher à l’ancienne génération des magiciens, qui l’avaient posé en dogme alors qu’elle n’est en fait qu’une évidence et une nécessité. En effet en une phrase, l’enfant comprend qu’il va devenir dépositaire d’un savoir, qui lui apportera une « gloire personnelle » dans le regard des autres. Mais cette « gloire personnelle » est éphémère, puisqu’elle disparait dès que la communauté est au fait du modus operandi. Il n’est donc plus utile d’insister sur le secret, car celui-ci devient une évidence.

Mais pourquoi commencer cette démonstration par la notion du secret ? Simplement, car elle est la chose la plus compliquée à accepter et à comprendre pour un enfant et de cette appropriation sémantique découlera la réussite ou non de l’initiation à la magie et de ses effets bénéfiques.

Afin de rendre tout cela plus clair, je vais prendre un exemple :

Lorsque vous enseignez un effet magique à un enfant, celui-ci en comprendra somme toute assez vite le fonctionnement, il réussira même relativement brillamment à provoquer « l’étonnement et l’incompréhension » de son public. Généralement celui-ci sera composé de ses proches et en premier lieu de ses parents.

C’est là que nous touchons au nœud du problème. En effet que fait l’enfant qui a « piégé » son père ou sa mère ? Il n’aura de cesse que de vouloir à tout prix lui expliquer comment il a fait ce miracle. Il est donc confronté à un antagonisme, respecter la consigne du secret qu’il a accepté devant son professeur de magie et ne pas laisser ses parents dans l’ignorance.

Cette situation est intenable pour la plupart des enfants. En effet que représentent les parents pour lui ? La sécurité, l’expérience, la référence… Les parents doivent être capables de répondre à toutes les questions et voilà que de son fait il les met dans l’impossibilité de tenir ce rôle. Plus grave, il a dû, comme c’est souvent le cas en magie, « mentir » ou travestir la vérité. C’est donc une transgression et quoi que l’on puisse en penser, les enfants détestent transgresser, s’ils le font c’est toujours avec un très fort sentiment de culpabilité.

Le fait de faire comprendre à l’enfant que la magie est un art de l’intelligence, plus qu’un art du mystère et de l’inconnu, va permettre d’avancer et d’induire d’autres concepts, important dans la construction psychique des enfants.

Revenons à l’enfant hospitalisé, il se trouve dans la position peu agréable d’un individu passif, qui « subit » plus ou moins son environnement. Il subit tout d’abord la maladie, dont il a du mal à comprendre pourquoi elle le touche lui, ce qui a pour conséquence parfois d’insuffler un sentiment de culpabilité, surtout si les parents laissent transparaitre trop visiblement leur angoisse, leur détresse ou leur peine. On voit souvent des enfants s’excuser d’être malades. Ou même s’inquiéter pour leurs proches, plus que pour leur propre sort.

Il subit les soins, ceux-ci sont pratiqués par des professionnels expérimentés qui parfois ne peuvent expliquer complètement pourquoi, ils font ceci ou cela. Il est heureux de voir d’ailleurs que de plus en plus, l’explication fait aussi partie du soin. Il doit gérer aussi sa propre angoisse devant l’inconnu, devant l’impossibilité d’agir pour que cela change.

Apporter à cet enfant, une connaissance, qu’il est le seul à maitriser et à posséder, va lui ouvrir un grand nombre de voies.

  • Je suis maître de l’instant où je vais choisir de présenter mon tour.
  • Je suis maître du moment où j’accepterai de le révéler ou pas.
  • Je suis capable de le FAIRE, malgré la maladie, la douleur, les soins…
  • Je peux jour après jour devenir plus fort, plus efficace, plus étonnant…
  • L’outil que l’on m’a donné est capable de s’adapter à ce que je suis et à ce que je peux faire. Il n’y a pas d’impossibilité.

Je pourrais donner bien d’autres points positifs directs. Mais ce ne sont pas les plus importants, car ceux qui vont avoir le plus d’impact « curatif » sont les points induits.

  • Il existe des choses que je ne connais pas, mais rien ne dit que je ne serai pas en mesure de les comprendre prochainement. Apprendre un tour c’est la même chose : je vois l’effet et je ne le comprends pas, on me l’explique, mais je ne suis pas capable de le refaire, plus j’essaie, plus le geste devient simple et je peux enfin réussir.
  • Le secret n’est pas forcément négatif, grâce à lui, je peux provoquer des sourires, de l’étonnement, du plaisir… Si le docteur ou mes parents ne peuvent pas tout me dire ou m’expliquer, c’est peut-être parce que c’est mieux comme cela et dans tous les cas ce n’est pas obligatoirement mauvais.
  • Ma chambre, mon lit à l’hôpital n’est plus un lieu hostile, loin de la maison. Cela devient ma scène, mon théâtre où je donne mes représentations. Je m’approprie l’endroit, je le connais, je me sers même de lui pour réaliser mes expériences et provoquer encore plus de magie et d’étonnement.

Comme on peut le constater, les bénéfices induits sont très importants et le seront d’autant plus que le « professeur de magie » aura adapté son enseignement à chaque enfant, à chaque cas, à chaque psychologie.

Comme je le disais en préambule, sans vouloir établir de comparaison, peu d’activités ont autant d’impact sur les enfants.

Le clown apportera un instant de rire, important, relaxant, apaisant, mais il ne laissera pas beaucoup plus que cela, même si cela est très important pour ne pas dire essentiel.

Il en sera de même pour les conteurs, les musiciens, car si en effet l’initiation à la musique peut avoir les mêmes effets, il faudra beaucoup plus de temps pour que l’enfant puisse s’y exprimer avec réussite. La maitrise du solfège et de l’instrument n’étant pas chose instantanée.

La magie n’est pas non plus un art facile que l’on maitrise en quelques minutes, mais en revanche son initiation bien maitrisée, peut permettre à l’enfant de commencer très rapidement à obtenir ses premiers succès.

V : Une formation indispensable

Comme vous l’aurez sans doute compris, je suis persuadé de l’intérêt de la magie dans ce domaine très particulier de sa pratique en milieu hospitalier.

Mais je n’aurai de cesse à répéter que si son impact peut-être d’un positif extrême, son mauvais enseignement peut rendre stérile celui-ci.

Les magiciens doivent donc renforcer leur travail, leur réflexion et partager leurs expériences afin que l’on puisse se montrer de plus en plus efficace et apporter à notre juste place, le « petit plus » qui aidera l’enfant à mieux appréhender ses difficultés de santé et concourir à une amélioration, ne serait-elle que psychologique.

Un maître mot, mais celui-ci donnera prochainement lieu à un autre article : Bienveillance qu’il ne faut pas confondre avec gentillesse… Alors, à très bientôt.

Peter Din

À propos de l'auteur: peterdin

Comédien... et un peu plus ! Magicien, ventriloque, metteur en scène spécialisé pour les spectacles jeune public. Vice-président de la Fédération des Sociétés Magique (FISM). Auteur de livres de formation à la magie et aux spectacles pour les enfants, conférencier.

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